Faire pédaler nos petits !

Bonjour Thomas. Peux-tu nous décrire ton rôle au sein de Decathlon ?


Je suis responsable utilisateur sur l'équipe vélo enfant, et nos utilisateurs en question ont entre 6 et 12 ans. Je gère l’ensemble de la panoplie, que ce soient les vélos, les accessoires, ou les textiles. Mon travail consiste donc à récolter les besoins de nos petits utilisateurs, et à leur concevoir la meilleure offre de produits possible aussi bien sur le vélo que sur les accessoires qui vont aller sur le vélo, en passant par le textile qui va leur permettre de pratiquer avec confort, sans oublier les accessoires comme les lunettes et les casques qui vont sécuriser leur pratique. 


En quoi consiste le métier de responsable utilisateur ?


Nous observons nos utilisateurs, nous allons à leur rencontre. Nous essayons de déceler ce qui les empêche de pratiquer correctement. Par exemple, pour ce qui est des 6-12 ans, on se rend compte que, pour eux, la plus grosse difficulté est de passer les vitesses. C’est donc à nous et à nos équipes d’ingénieurs et de designers de trouver, d’imaginer, d’inventer des solutions permettant de faciliter les changements de vitesses sur un vélo.

Mais on ne s’arrête pas là : nous faisons également le lien avec les adultes et toutes les pratiques vélo qu’ils peuvent avoir, comme le VTT, le vélo de route, le vélo de ville, etc. Nous essayons de leur donner goût à cette pratique en s’en rapprochant le plus possible. Par exemple, nous concevons des cadres adaptés à la morphologie des enfants, des freins spécifiques à leurs petites mains afin qu’ils accèdent facilement aux leviers de freins. Concernant les accessoires, l’idée est la même : nous ajoutons des béquilles sur les vélos pour les inciter à les poser plutôt qu’à les jeter au sol. 


Sur quels sujets avez-vous sollicité les sportifs via la plateforme de co-création ?


Nous avons profité d’une réflexion qui nous est venue durant le premier confinement. Nous nous sommes en effet aperçus que de plus en plus de gens prennaient conscience que se déplacer à vélo, c’est important. Nous avons donc lancé la production de notre futur vélo urbain pour les enfants de 6 à 12 ans en co-création. L’idée était donc de questionner nos utilisateurs afin de savoir si leurs enfants utilisent un vélo pour aller à l’école, ou pour se déplacer en milieu urbain en général. Si oui, avec quel vélo et pour quelles raisons ils adoptent ce mode de déplacement. Et inversement, si leurs enfants ne se rendent pas à l’école à vélo, à quoi cela est-il dû ? 

À partir de l’analyse de ces données, nous avons donc pu commencer à créer un vélo spécifique avec nos utilisateurs. 


En co-création, tu t’adresses donc davantage aux parents qu’aux enfants ?


En co-création, nous nous adressons plus aux parents, même si certains font quand même la démarche d’interroger leurs enfants avant de répondre au questionnaire, la majorité des réponses nous est quand même fournie par les parents. 


Tu travailles pour et avec des enfants. Ça ne doit pas être toujours simple de comprendre leurs besoins, de te mettre dans leur peau… Comment procèdes-tu ?


Si nous nous adressons aux parents sur la plateforme de co-création car nous n’avons pas d’autres choix d’un point de vue juridique, notre métier comporte tout de même une grande part d’observation. Nous allons, par exemple, directement observer nos utilisateurs en terrains de pratique comme les écoles de cyclisme où nous pouvons discuter avec les licenciés. Le samedi, cela nous arrive aussi très souvent de nous rendre dans des parcs, et en échangeant avec les parents, on se rend compte qu’ils sont d’accord pour que nous posions des questions à leurs enfants. On leur demande ainsi quels sont les soucis qu’ils rencontrent sur leur vélo, ou encore ce qu’ils préfèrent niveau couleur, ce qui leur manque, etc. 

L’avantage de la plateforme de co-création reste tout de même l’étendue des données que nous pouvons y récolter. Par exemple, pour ce projet, nous avons recueilli les réponses de 1000 personnes, chose plus compliquée à réaliser en allant directement interroger les gens.


Quelles sont les premières surprises que vous ayez eu en collaborant avec ces jeunes sportifs ?


Nous avons été interpellés par le fait que 90 % des parents ne laissent pas partir leurs enfants à vélo, seuls ou accompagnés, car ils estiment que nous ne possédons pas les infrastructures nécessaires en France. Les parents ne sont pas du tout rassurés vis-à-vis des voitures, ils trouvent qu’il n’y a pas assez de pistes cyclables. Mis à part en centre-ville, comme à Lille, par exemple, la majorité d’entre eux ne peut pas se permettre de circuler à vélo en toute sécurité avec ses enfants. 

C’est un point problématique puisqu’on parle de développer un vélo urbain. Or, si nous n’avons pas les infrastructures nécessaires à disposition, nous ne pourrons pas directement agir… Par contre, rien ne nous empêche d’être promoteurs sur ce sujet-là !


Malgré ce fort pourcentage de parents rebutés par le déplacement à vélo, vous avez tout de même souhaité continuer ?


C’est ici que la co-création prend tout son sens et devient intéressante ! À la base, nous étions partis sur la création d’un vélo spécifique, mais en plus de réaliser que 90 % des parents ne laissent pas leurs enfants prendre la route, nous avons aussi compris que la majorité des personnes n’était pas prête à acheter un vélo pour chaque usage. Par exemple, si des parents offrent un VTT à leur enfant, ils ne vont pas ensuite investir dans un vélo de ville.

Nous avons donc réorienté le projet et réinterrogé nos co-créateurs. Nous avons souhaité savoir si ces derniers préféraient avoir un vélo spécifique, ou plutôt une offre d’accessoires compatibles avec l’ensemble de notre gamme de vélos. Cela permettrait ainsi d’adapter un VTT à la ville en y ajoutant des garde-boue, un porte-bagage, un moyeu dynamo, etc. 

Même si cette étude est toujours en cours, il est important de retenir que la co-création nous a permis de considérer un éventuel changement de perspective et de réorienter notre projet afin que notre offre colle parfaitement aux besoins de nos utilisateurs !


Est-ce que tu penses que la co-création va impacter durablement ta méthode de conception ?


J’en suis persuadé ! Avant cela, nous étions sur de l’analyse et sur des données fiables, mais que nous étions obligés d'extrapoler. Aujourd’hui, nous sommes encore aux prémices de la co-création : sur le projet de vélo urbain, nous n'avons reçu “que” 1000 réponses données par des personnes vivant en France. J’espère plus tard pouvoir récolter des avis internationaux !

La co-création reste notre unique façon d’obtenir cette mine d’informations sans avoir à nous déplacer à l’autre bout du monde ! Pour moi, c’est l’avenir, et puis quand on a un doute, on peut aussi se permettre de réinterroger, de réorienter, tandis qu’avant, une fois que nous lancions un projet, il fallait qu’il sorte, du moins, c’était difficile de le repenser en cours de route. 

Par exemple, il y a le cas d’un modèle de vélo de ville que nous avons déjà dans la gamme. On a demandé à nos co-créateurs quelle couleur ils préféraient pour la collection suivante. Nous leur avons laissé le choix entre deux couleurs, et nous étions sur un tel 50/50 que nous avons décidé d’intégrer l’une des couleurs à la gamme, et de sortir l’autre en édition limitée pour pouvoir faire plaisir à tout le monde ! Sans ce sondage, cela ne nous serait jamais venu à l’idée !


Comment gérez-vous la croissance de l’enfant dans votre travail ?


C’est l’une des choses qui freine le plus les personnes dans le fait de devoir acheter un vélo pour chaque pratique... sachant qu’au bout de deux ans, un vélo doit être renouvelé parce que l’enfant grandit. 

Le travail n’est pas évident, certes, mais cela nous permet de nous challenger et également d’envisager d’autres canaux de distribution. On parle notamment beaucoup d’occasion, et nous lançons aussi des services de reprise. Je pense qu’il y a des choses à faire là-dessus. Ça serait formidable d’être capables de dire à nos clients qu’ils peuvent louer un vélo pendant un an, et qu’au bout d’un an, lorsque le vélo est devenu trop petit, on peut le remplacer par un vélo qui soit à la taille de leur enfant. Ou encore de leur dire que, parce que de septembre à fin juin, leur enfant va à l’école à vélo et a donc besoin d’un vélo de ville, et que de juillet à septembre, il est en vacances et a plutôt besoin d’un VTT, nous échangeons son vélo en fonction de ses besoins. Je pense que nous sommes en train d’ouvrir notre réflexion vers des possibilités se trouvant hors des modes de commercialisation actuels !


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